Éparpillé pillé

Les yeux cernés cernant le corps pris au piège d’un monde exténuant exténué pris dans un monde piégé

Tout dehors, tout est dehors, tout cracher dehors, hors la langue aussi, cette planche à repasser les mots, à les blanchir, dans le palais pour rien ils errent les mots blanchis repassés pour rien, la preuve, personne ne lit plus les mots cernant le corps piégé, alors ne restent que les glaires alors, cracher les glaires d’un monde trop dehors

Tout dehors dedans, alors les mots vous rongent la carcasse déjà cadavre pourrissant, un monde prêt à la décomposition, tout dedans dehors

Éparpillé pillé

 

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les arrières

Tous les mots ne passent pas par la langue.
Certains, primitifs, sont agglomérés derrière le cerveau.
Et à force de les oublier, ils surgissent au détour d’une idée, avec des revendications qu’on ne peut plus assumer.

l’os à ronger

Ne pas savoir ce qu’on cherche. Parce qu’on ne veut pas savoir. Mais chercher quand même, encore plus que ceux qui savent. Une certaine dose non quantifiable d’acharnement est alors nécessaire pour continuer à chercher dans ces conditions. Surtout qu’on ne veut pas savoir. Parce qu’on vous pousse à vouloir savoir. Alors quand on veut pas, on cherche seul. L’exaltation de la trouvaille n’est pas dans ce qu’on voudrait trouver mais dans la recherche elle-même, tout le temps, les doigts dans les tripes, ça fouille, et arrive la chose, la surprise, la récompense, l’os à ronger. L’extase de déterrer ce qu’on ne voyait pas.

une norme

Les étrons sur un piédestal : une norme

La masturbation sectaire pour disperser le génie du défécateur au plus grand nombre : un réflexe

Et le  proctologue-médiateur qui parlera à tous des profondeurs, de la portée et de l’extrusion de l’œuvre : une messe

Ventre à terre

La terre est ronde comme un  billet de banque

Carrée comme les épaules d’un chien

Festive comme un onze novembre

Et avec ça, il faut trouver chaque jour la force de lever le poing comme un fœtus dans sa poche qui ne connaît ni espoir ni désespoir

juste ce besoin de créer des reliefs

juste l’envie de sortir la tête

La terre est plate comme le ventre d’une mère

Oblongue comme le pouce de l’enfant

Et aussi libre que l’Homme qui la pense

 

La boîte à têtes (2)

J’avais pris juste le nécessaire, c’est-à-dire mon arc et mes flèches. A l’orée de la jungle, je commençai à fabriquer quelques pièges, non seulement pour l’illusion d’attraper quelques bestioles, mais surtout pour tracer le chemin du retour. Dès que j’entendis leurs cris, je m’adossai à un arbre, m’accroupissant et, une fois bien calé, je me mis à l’affût des singes hurleurs.

 

Toute la canopée frémissait sous leurs pattes, mais pas moyen d’en voir une. Je restai donc ainsi des heures, grignotant quelques baies, mon barda à mes pieds, les yeux plongés dans les sommets. Et puis je m’endormis jusqu’à ce que la nuit passe et que le soleil traverse les feuillages pour m’ouvrir les paupières.

 

Je rentrai alors au village en hâte : on devait s’inquiéter. En effet, tout le monde s’impatientait. L’inquiétude les rendait curieux et avide de savoir. Je me lançai alors dans un récit rocambolesque criblé d’aventures aussi invraisemblables les unes que les autres. Bouche bée, on m’écoutait, on m’applaudissait parfois. On m’admira pendant des heures jusqu’à la nuit tombée.

 

Alors on fit le feu pour attendrir quelque viande ramenée par d’autres chasseurs.

 

Et le remord me prit : je devais dire la vérité et je leur proclamai donc.

 

Après m’avoir écouté sans ne rien dire, ma tribu s’éparpilla, chacun monta dans sa hutte sur pilotis, je les entendais marmonner de colère, mais je ne voyais plus personne.

Seul  un petit groupe restait regroupé autour du chef, à l’écart.

 

 

En attendant que le procès se termine, je ramassai une feuille, et pris par une certaine nervosité, je commençai à la triturer.

Je la pliais, la repliais, et  la pliais encore dans l’espoir d’obtenir un objet étrange bien éloigné de cette réalité qui m’écœurait.

Je tombai d’abord sur quelques figures non satisfaisantes car elles me ressemblaient trop.

Puis, ayant peaufiné un beau cube, je le peinturlurais de toutes les couleurs que je n’avais jamais porté. On aurait dit un splendide ara sans ailes, sans pattes, sans bec, sans yeux… bref, il ne restait que l’essence de l’ara, ces couleurs qui le font surgir de la jungle. Je le posai sur un tronc, m’éloignai un peu, et avec la distance, je me rendis compte que c’était tout à fait moi dans la splendeur de ma solitude.

Alors, je me remis au travail, pliant et repliant… j’arrivai à des formes tout à fait distinctes : un bœuf déguisé en ara ; un cheval maquillé en ara ; et même une sardine qui se prenait pour un ara… je décidai alors de former un globe et de le peindre en noir, et, vu de loin, c’était tout à fait moi !

« Tout à fait moi ! » me répétais-je, « un miroir n’aurait pas fait mieux ! »

C’est alors que me pris cette soif, la soif de l’autre.

Le besoin de m’altérer, simplement, pour voir les choses autrement.

 

J’en étais exactement à cette pensée-là quand le chef revint vers moi : « le mensonge ne peut entrer dans notre tribu, tu e s expulsé du village ».

« Puis-je dire quelque chose ? »

« Bien sûr, je t’écoute ».

« Je n’ai pas menti, je n’ai jamais menti et je ne mentirai jamais !… ce que j’ai dit n’était qu’une autre réalité… regarde ça… tu vois ça ?… »

« Oui, c’est un cube noir… et alors ? »

« Hé bien toi, tu vois un cube noir, alors qu’en réalité, c’est moi, c’est tout moi parce que j’y ai mis tous mes doigts, toutes mes tripes, toute mon âme, j’y ai mis tout mon corps, j’y ai mis tout mon regard, c’est moi, c’est moi !! Tu comprends ? Ce n’est pas un mensonge, c’est un prolongement de moi-même et peut-être même de toi, c’est le prolongement nécessaire pour t’atteindre, pour t’intégrer en moi et inversement… je n’ai jamais menti… »

Il prend le cube entre ses longs doigts et le fait tourner en se grattant le sommet du crâne.

« Amh… je comprends… alors, il n’y a pas de mensonge, n’est-ce pas, il n’y a que plusieurs facettes d’une même chose… amh… je vois… amh… tu as l’air si sincère… et cette chose est si étrange… comme toi… amh… alors attends… »

 

Je lui offris le cube et il repartit en le faisant tourner devant ses yeux.

Il rejoignit le groupe des anciens du tribunal qui nous observaient depuis le début. Ils firent tourner le cube sans mot dire en hochant de la tête avant qu’une question ne fuse tandis qu’un doigt me pointait.

Le chef revint et me rendit mon cube en tendant un doigt vers la forêt d’un air dépité.

Je compris. Je regardai une dernière fois mon peuple triste, je mis tous les visages dans ma boîte en feuille et ils se mirent à sourire, puis, je repartis vers mes frères, les singes hurleurs.

La faille de l’urne

J’ai entendu le bruit des bottes et des froissements de billets, et quelques murmures ignorés.
J’ai entendu le crissement des plaques tectoniques et la naissance de montagnes aux crêtes si ardues qu’elles séparèrent des frères.
J’ai entendu le cliquetis des clés dans chaque maison du territoire.
J’ai affronté ce magma qui soulève mon plancher à la seule force de mes mains car je n’ai que ça pour trembler.
Venu le temps des fissures et des fragments.
Va falloir composer mieux que jamais pour entendre autre chose.

l’oubli

il faut faire mourir une chose en soi pour en faire naître une autre, non pas la tuer, comprenez bien, ce n’est pas du tout pareil, ne pas la tuer, mais tout faire pour la faire mourir en soi, il faut lui préparer un cercueil avec tout ce qui pourrait naître grâce à elle, elle comprendra, mais ne jamais faire appel à l’oubli, avec un gros effort de mémoire, l’oubli la tuera, alors il faudra cajoler votre mémoire, la remplir de choses neuves, bien langées, prêtes à ne pas faire naître l’oubli, il faut parfois faire un gros effort de mémoire pour faire mourir une chose et en faire naître une autre sans la tuer et cela ne va pas de soi

nés d’hier

certains ne naissent qu’une fois, comme ça, d’un coup, et vont d’une traite jusqu’à la mort sans ne rien changer à leur vie, comme ça, tout égrotants, tout plaintifs, toujours gueulant qu’il n’y a rien d’autre à faire que de ne rien faire à moins d’en passer par une bonne guerre, comme ça, d’un coup, tous ceux qui ne sont nés qu’une fois vont toujours en  guerre pour ne rien changer à leur vie, tout haineux, tout vieux, toujours nés d’hier, comme si de rien n’était, ils poussent leurs cris comme au premier jour dans l’inconscience de n’être né qu’une fois

 

en plein milieu

ne jamais dire que tout est fini car c’est aussi faux que tout le reste, que tout ce qu’on fait, que tout ce qu’on dit, tout est clairement faux et rien n’a jamais vraiment commencé, on est toujours au milieu, en plein milieu de l’ignorance, de la grande ignorance, de celle qui n’a jamais commencé et qui ne finira jamais, celle qui vous fait passer devant un Homme à terre sans le voir parce qu’on ne l’a pas vu commencer, on ne l’a pas vu finir, on passe devant, c’est tout, parce qu’on est au milieu du regard, du regard qui est aussi faux que tout le reste, qui n’a jamais commencé, qui ne finira jamais  parce que notre ignorance nous dit que cet Homme à terre est fini, alors on passe, en plein milieu, en s’occupant de tout le reste, de tout ce qui est vrai, de notre corps qui passe, de ce qu’on va bouffer, de la vérité à porter pour soi, de tout ce qu’il reste à faire pour continuer à passer les mains dans les poches, en plein milieu de cette foule de passants

 

personne et personne

il y a toujours quelqu’un derrière un mur, car il est bien connu que les murs ont des oreilles

enfin c’est ce qu’on croit parce que parfois il n’y a personne, mais il suffit de parler de ce qui s’est passé avant qu’il n‘y ait personne pour que quelque chose sorte

quelque chose avec des membres prêt à vivre ou à mourir,

mais qui ne veut surtout pas parler de ça parce que les membres, ça ne sert plus à rien dans ces moments-là enfin c’est ce qu’on dit

on chante mal le vide

quand on confond le vide avec le rien

et je me demande encore s’il y a vraiment quelque chose à confondre entre moi et moi ou si tout ça n’est pas aussi différent que personne et personne.

 

JE SUIS LA

on peut toujours se prendre tout un peuple dans la face ou s’engouffrer dedans sans n’y rien comprendre et là c’est quand on veut sortir qu’on veut comprendre quelque chose au moins comment sortir entier ou comment sortir un bras, rien qu’un bras pour voir pour toucher un peu ce qu’il y a autour, on ne sait jamais si quelqu’un passe par là il vous aidera un peu et puis après on peut faire connaissance peut-être parler au moins de ce qui vient d’arriver

de la douleur au bras ou du soulagement de l’après-douleur ou de cette rencontre qu’on voudrait honorer parce qu’on vous a sorti de quelque chose d’autre que la vie ce qui n’est pas rien

et si c’est vous qui passez par là que ce soit un bras ou une jambe avant de tirer vous pouvez toujours crier JE SUIS LA comme ça l’autre sait qu’il n’en a plus pour longtemps, il sait qu’on va tirer ce qui dépasse, sa jambe ou son bras et qu’il va sortir de quelque chose qu’il pourra voir du dehors, de quelque chose d’autre que la vie ou la mort, et  entre lui et vous il passera un courant d’air

un léger mouvement l’air de rien qui changera peut-être quelque chose quand il n’y aura personne autour de vous ou dedans ou à côté de la nuit

 

Aux urnes, citoyens!

Entendu cette nuit parmi des bruits de casseroles, d’avions, de bottes, de grelots, d’incantations vaudou et de déchirements de cœurs, parmi l’émergence de poings serrés, de têtes basses, d’idées non reçues, de claviers en bois, entendu cette nuit :
 » Il faut trier les ordures
Il faut trier les ordures
etc… »

La boîte à tête

en ce moment, a du mal à dire, du coup dit n’importe, ça cloche dans la boîte à têtes, le corps andouille tant qu’il peut pour être en accord, mais du moment que ça housse avec les autres, ma foi, peut dormir entre ses deux oreilles

Autour

je ne pouvais m’agripper à rien ou plutôt à tout, car on ne peut pas s’accrocher à rien

tellement couvert de sueur

comme si je n’avais pas de bras

ne plus rien agripper

ne pouvoir que frôler

c’est quand même terrible, mais on n’en meurt pas

si on veut

en prenant autre chose pour accrocher les choses

quelque chose qui n’est pas membre pour remuer la terre

qui ne repose sur rien pourtant elle tient si ferme en l’air qu’on en est jaloux de voir ça depuis qu’on peut le voir qu’elle n’est fixée nulle part, qu’elle flotte, comme ça, c’est tout

avant on ne savait pas

on ne savait pas que le vide peut entourer quelque chose qui tient ferme

qu’il n’est pas que dedans le vide

surtout quand tant de monde s’est engouffré dedans et tient ferme comme la terre

il n’y a plus de place pour un pet de vide, mais il en reste plein pour une poignée de riens

des flocons de riens qui tombent de partout tout autour du corps qui est rempli de corps que l’on croise quand on veut bien glisser un peu sur une poignée de riens

Trace

quand il faut tenir l’oreiller en place et qu’on vous crie des choses qui n’ont rien à voir avec rien

même pas avec le vide parce que ça ne se crie pas le vide

ça peut parfois se chanter, mais ça déraille tout de suite

les cordes vocales ne tiennent pas le coup

ou alors il faut être entouré de draps blancs au cas où ça dérape sur le mur

autant qu’il soit blanc aussi

parce que le blanc, ça prend les traces

ça ne demande rien à personne

c’est très accueillant le blanc

rem

même s’il ne ressemble à rien c’est quelque chose d’énormément potentiellement fracassant un courant d’air

qui passe entre deux choses ouvertes

une présence en mouvement qui déplace le moindre millimètre carré un pur mouvement pur entre deux ouvertures

rien à voir avec le hasard ou la chance

ces mots ne valant pas un gramme à côté de personne

cette dernière vaut des tonnes qu’elle soit armure ou plume dedans ou dehors d’une coquille peinte dehors ou dedans ça vaut la peine de la porter la personne

la renifler la regarder l’écouter, mais surtout pas la toucher on sait jamais

si ça pique si ça mord ou si c’est plein ou vide

ça résonne pour un rien ça s’ouvre et le courant d’air vous attrape et ça brise tout

L’homme de coin

je ne me promène jamais aussi bien que quand je suis bien enfermé, ou plutôt que quand on m’enferme de force, je veux dire que la racine carrée de la volonté de m’enfermer dans les carrures des autres me sert de base pour calculer le rayon de l’ampleur que je vais prendre multiplié par la longueur qui relie les deux pôles de cette terre et il faut voir alors comment ça valse à chaque respiration de moi, comment ça me prend les tripes d’être aussi libre quand les autres m’enferment dans leur enfermement, et quand ils ont tracé la ligne sur laquelle je dois marcher, je peux vous dire que j’y danse, sans dépasser la ligne, j’y déploie toutes mes largesses, toutes mes façons de marcher, toutes mes façons de danser, car il y a mille façons de danser et de marcher, et surtout sur la ligne étroite que vous tracent tous ceux qui ne savent pas danser et qui veulent vous apprendre comment ça marche les choses alors que personne ne le sait